Désertificication et déforestation au Sénégal (Alerte Google / Le Devoir)

Lu au site :

Alerte Google – Désertification

Le Devoir

http://www.ledevoir.com/2007/08/13/153229.html

Repousser le désert – Baobab, mon amour

Monique Durand
Édition du lundi 13 août 2007

Les déserts ne cessent de grignoter l’Afrique, brûlant tout sur leur passage et transformant radicalement la vie des humains. Mais la conscience de l’urgence d’agir contre l’avancée des sables ne cesse de monter parmi les populations. Notre collaboratrice Monique Durand s’est rendue dans trois pays africains en bordure du Sahara: Maroc, Sénégal, Mali. Elle s’est intéressée, en particulier, à la lutte quotidienne des femmes pour freiner la course du monstre saharien. Voici le deuxième de trois articles.

Sortir du joyeux chaos qu’est Dakar pour se rendre dans la forêt de Thiès, à une soixantaine de kilomètres, nous prend un temps fou. À bord d’un 4 X 4, nous progressons à la vitesse de l’escargot, au milieu d’une potée d’humanité bigarrée, des femmes et des filles à larges plateaux de fruits sur la tête, des garçons qui jouent au foot parmi les chèvres et les poules, des hommes affairés à leur menue échoppe. Les deux tiers des Sénégalais vivent avec moins de 2 dollars par jour.

Passons devant le salon de coiffure «La mèche d’or» et le cordonnier «Bien chaussé». Un autobus baptisé «Bon Patron» par son propriétaire, bondé, rongé de partout — il doit bien avoir roulé son demi-million de kilomètres — passe devant nous en pétaradant, boîte à musique ambulante où les hommes jouent du tam-tam et où les femmes chantent. «Ils s’en vont à un mariage», dit Mawade, mon guide et compagnon de voyage qui tient le volant. Au-dessus de cette fourmilière un peu surréaliste, où se mêlent les odeurs de pots d’échappement, d’eucalyptus, de pain et de poisson, des vautours tournoient en permanence, comme au-dessus de la plupart des grandes cités d’Afrique.

Interminable banlieue

Après la ville, c’est la banlieue, interminable, elle aussi grouillante de monde, de vie et d’étals de manioc, gombos, tomates, carottes. Bref arrêt à Mbao, pour voir l’une des plus grandes pépinières du pays, d’où partent des milliers de jeunes plants vers des régions comme celle de Thiès dont la forêt est maintenant protégée, m’avait expliqué, la veille, Mame Gnagna Fall, une socio-économiste oeuvrant pour une ONG sénégalaise connue sous l’acronyme ENDAPRONAT pour «Environnement et développement Afrique, protection de la nature.»

Enveloppée dans un majestueux boubou orange, le visage harnaché de grandes lunettes, elle m’avait reçue, penchée sur son ordinateur, au milieu de statistiques, photos et documents topographiques. Son bureau est situé dans un édifice du centre-ville, où un imposant et centenaire baobab monte la garde au rez-de-chaussée, comme une petite oasis dans l’anarchie fourmillante de Dakar. Derrière Mame Gnagna Fall, une carte du profil environnemental du Sénégal. Un peu plus loin sur le mur, deux photos bien en évidence: la forêt de Thiès avant, la forêt de Thiès maintenant. C’est un monde qui sépare ces deux photos prises à seulement onze années d’intervalle: 1994 et 2005. Incroyable! Passée en quelques années de bien fournie à malingre, cette forêt est désormais «classée» et devenue l’un des fleurons de la nouvelle volonté sénégalaise de préserver l’environnement.

Le Sénégal a perdu près de 20 % de ses ressources végétales depuis les années 1980. Ses forêts naturelles fondent à vue d’oeil, sous les coups de boutoir du Sahara qui avale peu à peu le continent, mais surtout des actions humaines de déforestation. 90 % des ménages dépendent encore des combustibles ligneux pour cuisson et chauffage.

Le processus de déforestation est estimé à environ 80 000 hectares par an, soit 1 % de la forêt totale. À ce rythme, le Sénégal s’achemine vers la même catastrophe que l’Éthiopie, autrefois couverte à 80 % de forêts et qui n’en compte plus aujourd’hui que 5 %! Une hécatombe.

Les baobabs par exemple, ces arbres au tronc surdimensionné ressemblant un peu aux platanes, avec de courtes branches tordues comme des bras semblant implorer le vent, sont en train de disparaître. «Il faut que la population s’approprie les forêts, les fasse siennes!», lance Mame Gnagna Fall, comme un cri du coeur. «Il faut que les hommes, les femmes et les enfants de ce pays découvrent et développent l’amour de la forêt.»

Les acacias

Retour dans le 4 X 4. Nous voilà enfin dans cette forêt classée de Thiès, où les acacias règnent en maîtres, parfois flanqués de jujubiers et de baobabs. Nous retenons notre souffle, avec le sentiment de traverser une contrée fabuleuse, un bijou.

«Il faut à tout prix préserver ce qui reste des forêts existantes et les exploiter dorénavant de manière sensée», avait martelé John Heermans, rencontré aussi à Dakar. Un drôle de pistolet que ce John Heermans, avec sa longue queue de cheval blanche qui lui donne un petit air de flower power attardé. Américain de naissance, spécialiste de l’aménagement des forêts, il travaille pour USAID.

«Pendant la période coloniale, explique-t-il, les Français avaient déjà créé des forêts classées et des parcs nationaux. Après l’indépendance, les Sénégalais n’ont pas réussi à conserver intactes ces aires protégées. Ils tentent aujourd’hui d’y revenir.» Mais il y a encore loin de la coupe aux lèvres, d’après l’Américain qui s’est installé en Afrique il y a 40 ans afin d’éviter d’être conscrit pour le Vietnam. «Les autorités sénégalaises ont imaginé divers plans d’action au fil des ans et ont pondu des tas d’études. La réalité, c’est qu’elles ne sont pas parvenues encore à instaurer un plan d’aménagement des forêts qui tienne vraiment le coup.»

«Il y a deux causes principales à la désertification, poursuit John Heermans, et qui sont le fait des humains, donc il s’agit de problèmes qui se soignent! La première cause, c’est le surpâturage. Au bout de quelques années de ce régime excessif, les terres ne produisent plus, et le Sahara s’y engouffre comme le feu dans un courant d’air. Deuxième cause: le défrichement des forêts, non seulement pour cuire et se réchauffer, mais aussi et surtout pour cultiver. Le Sénégal défriche, dans ce but, pas moins de 50 000 hectares par an.» Il n’a pas la langue dans sa poche, John Heermans. «Tiens, les autorités viennent de donner 9000 hectares d’une forêt, et d’une forêt classée par-dessus le marché, à des marabouts — chefs religieux de l’islam africain. Ils vont les défricher bien sûr… misère!» Il rit d’un grand rire guttural. «Au lieu de me décourager, je préfère me fâcher!»

Un empire de sable

Retour dans le 4X4 avec Mawade. La forêt de Thiès est juste derrière, nous débouchons à présent sur un grandiose paysage de steppes sablonneuses et, plus loin, de dunes d’où nous parviennent les effluves iodés de l’Atlantique. Un empire du sable où notre véhicule s’enfonce parfois et mugit comme un buffle pour s’en extirper. Un garçon s’approche de nous. Il s’appelle Moussa Bâ. Il a l’air du petit prince de Saint-Exupéry. «Je suis gardien des dunes, lance-t-il fier de lui, je suis éco-gardien.»

Le Sénégal, à la fois pays contigu au plus grand désert du monde et pays côtier avec un front de mer de 700 kilomètres, est pour ainsi dire dépecé sur deux fronts: au nord, par le Sahara dont le mouvement de sape est amplifié par la déforestation, mais aussi, à l’ouest, par l’érosion éolienne et marine de l’Atlantique. Pour cela, il forme l’une des contrées au monde les plus exposées à la désertification.

Moussa, 30 ans, fait partie de cette première génération d’éco-gardiens formée au Sénégal. Il ne gagne pas de salaire mais travaille «pour sauver la nature». Il fait sa ronde de surveillance quotidienne: 14 kilomètres à pied, veillant à ce que nul villageois ne vienne abattre d’arbres. Car l’abattage, dans cette aire également protégée qui prolonge la forêt de Thiès, est strictement interdit. «Je dois dénoncer les fauteurs.» Moussa, bien sûr, n’a pas que des amis dans le voisinage. «Y a des gens qui ne m’aiment pas.»

Le jeune homme nous expose les actions qui ont été engagées pour fixer les dunes dont il a la charge. Les autorités ont ainsi planté des arbres appelés nep nep qui ont pour vertu d’absorber le sel, et d’autres appelés filahos, s’apparentant à des pins, qui prospèrent sur ce type de sol très sec. Et puis elles ont constellé les dunes de grillages tissés avec des branches de filahos pour stopper la virevolte du sable.

Du sable jusqu’aux fenêtres

Déjà Mame Gnagna Fall avait participé, il y a quelque temps, à un projet de lutte contre la désertification par l’érosion et les vents marins à Louga, plus au nord. Ce projet appelé «Conservation des territoires du littoral», financé par l’Agence canadienne de développement international, visait à contenir les éléments et à venir en aide aux villageois littéralement ensablés, à des dizaines de kilomètres à la ronde. «J’ai vu des maisons où le sable avait monté jusqu’aux fenêtres!», raconte la militante.

Nous abandonnons notre petit prince à son désert du bord de mer fréquenté par les aigrettes et, parfois, les voleurs d’arbres et de branches.

Alertée par les impacts toujours plus visibles de la désertification sur la vie tout entière, la conscience sénégalaise d’un environnement à soigner s’étend en même temps que s’assèche le pays et l’ensemble du continent.

Au revoir pays de Léopold Senghor. Un passager monte à bord arborant un T-shirt où il est écrit: «Lutter contre la désertification pour une vie meilleure.» Dernière image du Sénégal, alors que l’appareil s’envole au-dessus de la mer: deux longues pirogues de pêcheurs glissant dans le soir, où nos yeux s’en vont se reposer du désert. Une pensée émue pour le petit prince Moussa, gardien des dunes.

***

Monique Durand s’est rendue au Sénégal grâce au soutien de l’ACDI et d’Oxfam-Québec.

Publié par

Willem Van Cotthem

Honorary Professor of Botany, University of Ghent (Belgium). Scientific Consultant for Desertification and Sustainable Development.

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