Sahel : Le début de la faim (Google / Libération)

Lu au site : Alerte Google – sécheresse

http://www.liberation.fr/transversales/grandsangles/321894.FR.php

Sahel Le début de la faim

SONYA FAURE
QUOTIDIEN : vendredi 18 avril 2008

C’est l’année d’une absence. La pluie est venue, tôt, un peu. Puis plus rien. «Au moment où le mil faisait ses grains, la pluie s’est arrêtée.» En 1968, l’île a disparu. C’était la première fois et Doulo Fofana avait 21 ans. «A la saison des pluies, Boully, mon village de Mauritanie, c’était un bras de terre entouré d’eau. D’un côté, le marigot de Moïlaha, qui reliait le Sud. De l’autre, le Karakoro, qui poursuivait vers l’Est. Cette année-là, il n’y avait plus d’eau pour entourer le village.» Doulo Fofana était agriculteur, comme ses parents. «Toute mon enfance, j’avais connu la pluie.» Il avait aussi une vingtaine de vaches. «Quand j’étais petit, la maman et le père me racontaient qu’il y avait eu un temps très dur, celui des criquets, qui avaient dévasté les champs. En 1968, les vieux ont dit : « Voilà les moments difficiles revenus. »»

Les marabouts du village de Doulo Fofana se sont retirés dans la brousse pour réciter des versets du Coran et demander la pluie. Pourtant, beaucoup d’autres régions du Sahel et beaucoup d’autres villages cette année-là, n’ont rien vu, ou pas grand-chose. Un peu moins de pluie, mais pas d’inquiétude. Les récoltes des cultures plantées en 1967 avaient été bonnes. De quoi faire des réserves. Pour la seconde année consécutive, la FAO [Food and agriculture organization, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, ndlr] est optimiste : «La production alimentaire a nettement progressé en 1967 dans toutes les régions en voie de développement.» La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture est à un «stade de transition et d’espoir», lit-on dans Jeune Afrique d’octobre. Pourtant, en 1968, les précipitations chutent, pour la première fois depuis 1949, bien au-dessous des moyennes du siècle. 1968 est la première des années blanches, une trentaine en tout, où la pluviométrie sera désespérément basse au Sahel.

«Cette série de sécheresses est la plus grande modification de la précipitation observée dans le monde au XXe siècle, relève le climatologue Jan Polcher. Premiers signes du réchauffement climatique ? Longue fluctuation naturelle du climat ? On tente toujours de le savoir aujourd’hui.» Trois décennies durant lesquelles le monde entreverra par épisodes, sur ses petits écrans, la misère du Sud : squelettes de bêtes ensablées, enfants décharnés, terres craquelées.

Pluviométrie aberrante

L’année 1968, l’agronome et économiste Marc Bied-Charreton s’en souvient très bien. Coopérant à l’Office de la recherche scientifique et technique d’Outre-Mer (Orstom, aujourd’hui Institut de recherche pour le développement), il revenait d’une longue mission en Haute-Volta, l’actuel Burkina Faso. «La rupture climatique, on ne s’en est pas rendu compte tout de suite,rapporte celui qui préside aujourd’hui le Comité scientifique français sur la désertification (CSFD). La pluviométrie africaine a toujours été aberrante, irrégulière. Il a fallu les grandes sécheresses de 1972 à 1974 pour comprendre qu’il s’agissait d’une tendance lourde.» Les décennies 1950 et 1960 étaient humides. Les systèmes agricoles traditionnels suffisaient aux besoins d’une population pas si nombreuse. Culture des terres sur trois ou quatre ans, pour ensuite laisser reposer le sol dans une longue jachère, sept, douze ou quinze ans d’affilée. La végétation renaissait, la matière organique nourrissait à nouveau la terre épuisée. «Mais à partir de 1968, le manque d’eau a fait baisser les rendements. Celui du sorgho par exemple : s’il pleut deux fois moins, la récolte est deux fois moindre. C’est aussi à ce moment que les taux de croissance démographique atteignent 2,5 % à 3 % par an…» Alors les agriculteurs vont cultiver plus de terre, épuisant d’autres sols, déboiser, réduire la jachère. La végétation ne repousse plus, les sols sont nus face à l’érosion du vent. Le processus de dégradation des terres est enclenché. Le mot «désertification», apparu chez les scientifiques dès les années 1940, fait progressivement son entrée dans les médias, dans les discours. La sécheresse débutée en 1968 n’a pas directement causé la désertification – certains experts disent même que cet appauvrissement des sols avait déjà commencé et aurait eu lieu malgré tout -, mais elle l’a révélée, favorisée.

Bagarres pour du maïs

La première vache est morte en 1972. En deux ans, tout le petit troupeau de Doulo Fofana a suivi. «La seule trésorerie qu’on avait, c’était ces animaux.» De toute façon, plus personne n’achète de bêtes. Comment les nourrir ? En quelques mois, le prix des denrées alimentaires a explosé. Au fil des pages de Jeune Afrique, le ton a changé. «Le spectacle est devenu familier à Cotonou. On se bouscule, on se piétine, on se bagarre même pour pouvoir acheter quelques kilos de maïs. La nourriture de base dans le pays est devenue rare. La mesure locale (5 kilos environ) qui coûtait en temps normal 75 à 100 francs CFA s’achète aujourd’hui 750 à 825 francs!» En cette année 1972, le président mauritanien annonce que depuis 1969, son pays a perdu la moitié de son cheptel bovin (1,6 million de têtes), un tiers de ses chameaux et plus de la moitié de ses moutons et chèvres. L’année suivante, les «guetteurs de famine» de la FAO, comme ils sont surnommés, lancent un appel alarmant, relayé par les médias occidentaux : «Six millions d’hommes sont menacés de mort en Afrique.» Un tiers de la population sahélienne. Jeune Afrique écrit : «Un fléau d’un autre âge, la famine, menace hommes et bêtes.»

Le fleuve Sénégal ne connaît pas de crue, on peut à certains endroits le traverser à gué. Au Mali, les sables ont gagné vingt kilomètres en lisière du Sahara. On lit dans les journaux que des hommes ramassent, à la surface des marigots, des nénuphars pour en manger des graines. Qu’ils pilent le son de blé et les graines de coton pour tromper la faim. Qu’ils détruisent les fourmilières pour y récupérer les graines stockées par les fourmis. Les Etats africains se regroupent dans le Comité permanent interétats de lutte contre la sécheresse au Sahel (CILSS). On imagine des ponts aériens reliant la France et l’Afrique, on parle de parachuter des vivres au-dessus des zones les plus difficiles à atteindre.

(continue)

Publié par

Willem Van Cotthem

Honorary Professor of Botany, University of Ghent (Belgium). Scientific Consultant for Desertification and Sustainable Development.

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