Crise alimentaire : cherchons les causes et non les coupables (Google / Naturavox)

Lu au site : Alerte Google – désertification

http://www.naturavox.fr/article.php3?id_article=4035

Crise alimentaire : cherchons les causes et non les coupables, regardons à long terme

Alors que la crise alimentaire fait la une de l’actualité, et que nombre de commentateurs tendent à préférer les jugements moraux à une recherche des causes objectives de la perte d’équilibre entre l’offre et la demande mondiale de produits alimentaires, je me suis livré à un petit travail bibliographique pour tenter de répertorier tous les paramètres qui jouent un rôle dans cette situation.

La hausse de la demande alimentaire : deux facteurs

Penchons nous d’abord sur le coté « demande » de l’équation. La hausse de demande est issue du cumul permanent.

Premièrement, la hausse de la population mondiale s’établit à environ 1.13% par an. Ce qui représente tout de même la population de la Corse ajoutée chaque jour, celle de l’Allemagne chaque année. Ainsi, toutes autres choses étant égales, il faudrait déjà augmenter de 1.13% par an la production agricole, ce qui constitue en soit un défi, jusqu’ici relevé : la hausse de la production est mondialement plus rapide que la hausse de la population (mais ce n’est pas le cas dans tous les pays, loin de là). Cette augmentation de la population ralentit depuis des décennies, mais plutôt lentement. Elle était de 1.25% en l’an 2000, on annonce 1% exactement en 2015 (source : US bureau of the census).

Parce que ce premier facteur de hausse de demande reste inférieur à la hausse de l’offre, et parce qu’il s’atténue un tout petit peu d’année en année, certains commentateurs déclarent qu’il n’est pas responsable de la situation actuelle. Cela me semble relever du jugement de valeur : même si ce facteur n’explique pas à lui seul la pénurie, la pression démographique reste une bottom line sur laquelle tous les autres paramètres viennent s’ajouter. Si la croissance de population pouvait s’arrêter, elle libèrerait des marges de manœuvres pour faire face aux autres facteurs.

Les changements de régime alimentaire sont un deuxième facteur de la hausse de demande, aussi important que le premier ces dernières années. Schématiquement, une part croissante de la population mondiale mange plus, et surtout mange plus de viande. Déplacer la demande alimentaire vers la viande revient, paradoxalement, à accroître la demande de céréales : en effet pour produit un kg de viande, il faut plusieurs kg de céréales, 7 dans le cas du bœuf. Ainsi, la consommation accrue de viande agit comme un multiplicateur par-dessus la hausse de la population. Les changements de niveau de vie très rapide dans les pays émergents ont ici joué fortement. Ainsi, la consommation de viande des chinois a triplé en 15 ans, atteignant plus de 50 kg, ce qui est cependant encore trois fois moins élevé que la France (source earthtrends). A elle seule, la hausse de consommation de viande chinoise, en 15 ans, représente plus de 350 millions de tonnes de demande de céréales en plus selon une source à prendre cependant avec précaution puisque représentant le milieu des biocarburants américains.

Outre la Chine, bien d’autres pays ont connu une hausse plus ou moins importante de la consommation de viande, et désormais près de 30% des céréales produites dans le monde servent à nourrir des bêtes de boucherie.

La demande des biocarburants

L’éthanol, ou alcool du vin, est de plus en plus utilisé comme substitut d’essence. Pour l’énergie comme pour la boisson, on le produit par fermentation de n’importe quelle matière sucrée. Sa production s’est très fortement développé ces dernières années, utilisant principalement le maïs comme matière première. Près de 190 millions de barils d’éthanol seront produits cette année aux USA, ce qui vient remplacer quelque chose comme 2% de leur consommation de pétrole (le pouvoir calorifique d’un litre d’éthanol est inférieur à celui d’un litre de pétrole). Comme le bilan énergétique et écologique de l’éthanol est assez contesté (beaucoup d’énergie est consommée pour le produire), la contribution réelle de ce biocarburant à l’autonomie énergétique du pays et à la lutte contre l’effet de serre est plus que contestable, et quelques mesures simples d’économie de pétrole auraient sans doute un impact supérieur.

Mais, ce qui nous intéresse, c’est que ces usines d’éthanol consomment une quantité immense de céréales : en 2007, 25% de la production de maïs des Etats-Unis ont été absorbés par cette industrie, la part sera encore supérieure cette année. Cela a donc réduit les exportations de céréales américaines, contribuant à mettre le marché mondial en situation de manque. Avant de jeter la pierre sur les américains, notons qu’ils restent les premiers exportateurs de produits agricoles et nourrissent donc une partie de la planète.

Un rapporteur de l’ONU faisait remarquer que pour produire 50 litres de bioéthanol (un plein, équivalent énergétiquement à 30 litres d’essence), il faut plus de 300 kg de maïs, équivalent de ce qu’il faut pour nourrir un enfant pendant un an !

Si la crise alimentaire va probablement faire stopper les subventions à l’industrie de l’éthanol et donc la construction de nouvelles usines, il n’y a aucune raison de supposer que les usines existantes vont fermer vu qu’elles sont très rentables, le prix du carburant ayant encore plus augmenté que celui de la matière première. Au mieux, certaines changeront de matière première – j’y reviendrais dans la dernière partie.

Au brésil, la production d’éthanol à partir de canne à sucre est bien meilleure en termes de rendements et d’écobilan, ce qui n’empêche qu’elle utilise des surfaces agricoles importantes au détriment d’autres culture. Très rentable du fait des cours des carburants, les cultures à but énergétique vont probablement continuer à se répandre dans les années qui viennent. Ainsi le Ghana et la Suède viennent de signer un contrat selon lequel 30 000 hectares au Ghana seront cultivés en canne à sucre pour fournir de l’éthanol aux automobilistes suédois, et ce alors que le Ghana fait parti des pays les plus touchés par la crise alimentaire.

Les engrais et pesticides, chaînons entre l’alimentaire et l’énergie

Si les biocarburants sont le biais par lequel la situation du pétrole a pesé sur le domaine alimentaire su coté de la demande, il existe aussi une connexion du coté de l’offre. La production d’engrais azotés, indispensable à l’agriculture moderne, est pour l’essentiel issue de gaz naturel, dont le prix est indexé sur celui du pétrole. En conséquence, le prix des engrais a suivi la tendance imposée par le pétrole : http://www.theoildrum.com/uploads/fertilizer_pricea.jpg. Les pesticides, dérivés du pétrole, et bien sur carburants pétroliers utilisés par les machines agricoles, s’y sont ajoutés : ainsi le cours de l’énergie (pétrole ; gaz ; charbon) a pesé très lourdement sur le prix de production des produits agricoles. Inutile de préciser que cette tendance ne s’inversera pas. Il y aussi une pénurie de potasse, autre matière première de la production d’engrais.

Désertification, érosion, urbanisation : perte de terres cultivables

Un facteur à long terme très important dans l’équilibre alimentaire est la perte continue de terres cultivables, dues à la progression des déserts et à l’érosion des sols. Il s’agit essentiellement d’un effet mécanique du réchauffement climatique, cumulé à l’impact mauvaise utilisation des sols (déforestation…). Dans le monde, selon le Sundquiest (http://home.alltel.net/bsundquist1/se0.html), chaque année 20 000 km² deviennent complètement improductif, et des surfaces bien plus grandes sont touchées à des degrés moindres.

Selon un rapport de l’ONU datant de décembre 2006 (rapport Karl Harmsen), l’Afrique pourrait perdre d’ici 2025, 67% de ses terres cultivables, et n’être plus capable de nourrir qu’un quart de sa population. La Chine et l’Amérique Latine sont touchés à des degrés moindres. L’Europe n’est pas épargnée, la désertification touche le sud de l’Espagne.

L’urbanisation, et la construction d’usines, de routes, de voies ferrées, etc., vient elle aussi empiéter significativement sur les terres cultivables, d’autant que ce sont souvent les meilleures terres qui sont concernées (fonds de vallées, plaines). Les surfaces ainsi perdues sont très difficiles à estimer, mais Sundquiest, dans le même ouvrage, parle de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres carrés par an. Il s’agit dont d’une diminution non négligeable de l’espace agricole.

L’épuisement des ressources en eau, étroitement lié à la désertification, est aussi un facteur primordial. Le nord de la Chine, par exemple, a commencé des années 1950 à utiliser des réserves d’eau au-delà de leur capacité de renouvellement. Aujourd’hui bien des nappes d’eau s’épuise (ce problème, qui touche à la fois l’agriculture et l’approvisionnement en eau des villes) a été largement reconnu par le gouvernement chinois). C’est la raison pour laquelle la production de céréales chinoise stagne depuis 10 ans, et recule dans certaines régions. Ainsi la Chine, malgré ses importants efforts de lutte contre la désertification, de gestion de l’eau, d’amélioration des rendements agricoles et de limitation de la natalité, ne parvient plus à répondre à sa demande intérieur et importe des quantités sans cesse croissance de céréales.

La pollution atmosphérique

Facteur complètement oublié des analystes, la pollution atmosphérique locale pèse sur les rendements agricoles. Ainsi une étude de l’INRA (http://www.inra.fr/presse/l_ozone_le_polluant_du_beau_temps) estime que les champs de blé d’île-de-France perdent 5 à 10% de leur productivité du fait de la pollution à l’ozone venant de l’agglomération parisienne. La situation est probablement pire pour les champs environnant les villes chinoises, où le niveau de pollution est beaucoup plus élevé.

Les réserves de poissons

Alors que l’Océan est souvent présenté comme « la » solution, en réalité la pêche, autre variable de l’équation alimentaire, est dans une situation pire que l’agriculture. Les populations de grands poissons sont en voie de disparition. Ainsi, selon l’INRA, on pêche en atlantique nord et pacifique 50 000 tonnes de thon rouge par an, alors qu’il faudrait limiter la pêche à 15 000 tonnes pour permettre le renouvellement de la population – autant dire que l’on est en train de détruire rapidement la réserve. D’après une étude publiée en 2003 dans Nature (signée Ramson Myers), depuis 1950, la population de grands poissons(cabillaud, morue, saumon, thon, flétan, haddock…) a chuté de 90% – ce chiffre ne correspond pas à des zones particulières surpêchées mais à l’ensemble des océans ! Les raisons tiennent à la fois à la surpêche et à des facteurs écologiques (pollution de la mer, réchauffement) dont l’influence est mal connue.

La pêche en haute mer semble donc une source de nourriture proche du tarissement. La pisciculture n’est pas une réponse universelle à ce problème, car pour nourrir les poissons d’élevages on recourt à la pêche minotière.

Un peu d’économie

Il convient de noter que la hausse actuelle des prix vient après 30 ans de baisse quasiment continue. Cette baisse devait beaucoup au dumping pratiqué par l’Union Européenne et les Etats-Unis, sous forme d’exportations agricoles subventionnées et d’aide alimentaire. Elle a contribué à ralentir la modernisation des agricultures des pays en voie de développement et à pousser nombre de leur paysans à abandonner leur terre.

Les raisons immédiates de la crise de 2007/2008

A toutes les raisons structurelles qui viennent d’être énumérées, ce sont ajoutées des raisons conjoncturelles, qui ont ajouté de façon immédiate à la hausse de prix. Peut être est-ce une bonne chose d’ailleurs, car en provoquant une crise d’urgence cela à attirer l’attention sur le problème structurel de l’approvisionnement en nourriture.

Citons d’abord la diminution des stocks depuis des années. Les nations ont progressivement perdu l’habitude d’avoir de grandes réserves de céréales, se disant qu’il suffisait d’importer en cas de mauvaise récolte. Ainsi, les stocks de blés des USA sont au plus bas depuis 60 ans.

A cela est venu se s’ajouter une récolte catastrophique en Australie, due à un été très sec. Les spéculateurs ont fait le reste, aidés d’ailleurs par le fait qu’on ait peu de stocks.

Le réchauffement climatique va-t-il changer la donne à long terme ?

S’il est le principal coupable de la désertification qui va affamer à terme une partie de la planète, le réchauffement climatique va considérablement changer la donne agricole mondiale à long terme. En effet, il suffirait qu’il repousse de quelques centaines de kilomètres la limite nord des terres cultivables pour ouvrir d’immenses terres nouvelles en Russie et au Canada – pas grand-chose dans l’hémisphère sud par contre, à part en Argentine. La température moyenne en Sibérie a augmenté de 3 degrés entre 1960 et 2005. Ces deux pays sont déjà sous-peuplés et bien pourvus en terres agricoles, ils pourraient devenir des superpuissances agricoles. Le monde est vraiment injuste : le réchauffement climatique va décimer l’Afrique qui n’y est pour rien, mais profiter à ces deux pays qui comptent parmi les responsables.

Cependant, il faut être prudent sur les gains de terres arables attendus en Russie et au Canada. La fonte du permafrost ne crée par de terres cultivables, mais des marais ! Il y aura aussi un risque accru de sécheresses. Pour la Russie, c’est surtout dans la région dite des « terres noires » qu’une forte amélioration de la productivité est espérée.

(continue)

Publié par

Willem Van Cotthem

Honorary Professor of Botany, University of Ghent (Belgium). Scientific Consultant for Desertification and Sustainable Development.