La Bourse ou la Vie (Google / Le Monde)

Lu au site : AlerteGoogle – désertification

http://www.lemonde.fr/opinions/article/2008/11/12/la-bourse-ou-la-vie-le-chantage-des-marches-par-les-gracques_1117671_3232.html

La Bourse ou la vie, le chantage des marchés, par les Gracques

LE MONDE | 12.11.08

Pendant quelques semaines, les courbes de l’économie se sont creusées sous le souffle de l’Histoire. Chacun a eu peur de revenir un siècle en arrière, un siècle de haine et de guerres. Peur, suivie d’un soulagement provisoire : ce ne sera qu’une récession. Mais quel gâchis ! Car il faut vivre dans un univers bien éthéré pour ne voir dans ce qui s’est passé que la simple revanche de l’Etat sur les marchés, de la régulation sur la dérégulation, de l’Europe sur les Etats-Unis. La vérité, c’est l’inverse : les marchés ont réussi la plus grande prise d’otages de l’Histoire ; ils ont posé un pistolet sur la tempe des Etats et des contribuables. Ne vous demandez plus ce que votre banque peut faire pour vous, demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre banque : la Bourse ou la vie…

Les gouvernements ont cédé. Ils ont eu raison. Ils n’avaient pas le choix. Ils ont tâtonné puis travaillé ensemble, chacun dans sa spécialité : Gordon Brown pour les dialogues ; Nicolas Sarkozy à la réalisation. Il n’est d’ailleurs pas certain que nos finances supportent une charge nette en fin de compte. Après tout, les nationalisations de 1981 ont été une bonne affaire pour les contribuables français, même si c’est pour de tout autres raisons que celles pour lesquelles elles avaient été décidées.

Mais au moins avaient-elles été voulues. Ici, les démocraties subissent. On ignore le coût ou le gain final, mais on sait ce qu’on engage : plus de 2 500 milliards de dollars (1 965 milliards d’euros) dans le monde, 350 milliards d’euros en France, plus d’un mois de PIB de l’Europe et des Etats-Unis, plus de 10 000 euros par foyer fiscal français, six ans d’impôt sur le revenu. Mais si les gouvernements avaient retrouvé le goût d’investir ensemble 2 500 milliards pour sauver le monde, ils auraient peut-être eu d’autres priorités que le renforcement des principales banques d’investissement. Si l’on n’oublie pas la vie, après avoir sauvé la Bourse, les idées ne manquent pas au rayon de la fraternité : éradiquer la faim dans le monde (300 milliards de dollars sur dix ans) ; construire « la grande muraille verte » de Dakar à Djibouti pour stopper la désertification du Sahel et l’équiper en bassins de rétention (200 milliards ) ; doter d’ordinateurs les écoles du monde, etc. Les projets existent. Ils sont rentables, au moins par les externalités qu’ils génèrent, et plus en tout cas que de consumer les excédents de liquidités créés par une politique monétaire laxiste dans l’inflation immobilière, les LBO (leverage buy out), et les rachats d’actions…

Acceptons l’évidence obscène : on ne peut pas le faire tout de suite, il fallait d’abord sauver le soldat Goldman Sachs et le reste des troupes en déroute. Mais puisque les gouvernements ont repris le goût à travailler ensemble, puisqu’ils vont acheter au plus bas des actions de banques qu’ils revendront après la crise, pourquoi ne mobiliseraient-ils pas les éventuels bénéfices, sous l’égide de la Banque mondiale et du FMI, pour lancer ce plan Marshall d’équipement du Sud que la fin du XXe siècle a oublié ? Puisque nous n’avons même pas respecté nos propres objectifs d’aide au développement, écrivons au moins au profit du FMI le produit dérivé qui permettra d’y consacrer les éventuelles plus-values du sauvetage bancaire ; le surplus, s’il y en a un, devrait aller à leur propre désendettement. C’est notre première proposition.

Cela ne suffira pas à restaurer le leadership économique et moral des démocraties libérales. Il faut aussi faire le ménage dans notre modèle : comprendre ce qui a produit l’explosion, éviter qu’elle ne se reproduise et n’entraîne d’autres déséquilibres insupportables.

Ce qui s’est produit ne se prête pas à une analyse idéologique univoque. Gardons-nous donc des vieilles antiennes de l’économie administrée. Ce n’est pas la fin du capitalisme, ce n’est pas la remise en cause de l’économie de marché. Ce n’est même pas seulement une crise de la dérégulation. Elle n’est née ni des hedge funds (fonds spéculatifs), ni des paradis fiscaux, mais aux Etats-Unis et sur un segment de marché assez régulé, les crédits hypothécaires. Elle a, dans l’histoire des crises financières, la caractéristique unique de venir de ce que les banques ont trop prêté… aux pauvres. Le dérèglement ne vient pas seulement de la dérégulation, mais aussi d’une mauvaise régulation, doublée d’une passivité des autorités face aux contournements de la loi.

Mauvaise régulation que celle qui forçait les banques américaines à prêter aux communautés les plus défavorisées, et qui leur permettait ensuite de socialiser ce risque auprès d’agences privées sous-capitalisées – donc très rentables aux heures fastes – et bénéficiant de la garantie de l’Etat. Pile l’actionnaire gagne, face l’Etat perd. Mauvaise dérégulation que celle qui permettait de replacer ces prêts auprès de la clientèle dans des produits endettés et assurés par des assureurs sans capital.

Les années 2000 n’ont pas vu seulement le développement des entreprises sans usine. Elles ont aussi inventé les banques sans bilan. Il faudra mettre fin à cette économie artificielle. Réguler plus, réguler mieux et surtout, c’est notre seconde proposition, réguler plus large. En d’autres termes, il s’agit non seulement de limiter les risques de marché que prennent les banques, en leur associant des exigences considérablement accrues de fonds propres, mais aussi de limiter leur levier d’endettement et leurs risques de liquidité, et d’en faire autant pour tous ceux qui en jouent le rôle par l’effet de l’innovation financière : hedge funds, ce qui nécessite un minimum de régulation dans les places offshore ; fonds de LBO, dont les Etats devraient limiter la déductibilité des intérêts ; vendeurs de dérivés de crédit qui devraient être astreints à opérer sur des marchés organisés ; assureurs financiers, à surveiller et capitaliser en proportion de leurs risques ; et même nos bonnes vieilles sicav, qui ne doivent promettre que la liquidité qu’elles peuvent tenir.

(continue)

Publié par

Willem Van Cotthem

Honorary Professor of Botany, University of Ghent (Belgium). Scientific Consultant for Desertification and Sustainable Development.